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Olivier Servais est professeur d’anthropologie à l’Université Catholique de Louvain. Depuis 2010, il travaille notamment sur les mondes virtuels et s’intéresse aux MMORPG et il est membre du Laboratoire Jeux et Mondes Virtuels.

Des pratiquants GN plutôt européens, des joueurs MMORPG plutôt asiatiques?

Concrètement, il y a 3 grands types de communautés pour le MMORPG et c’est souvent lié à des contraintes techniques :  il faut quand même avoir accès à une qualité internet assez importante, contrairement au GN. On a donc une communauté asiatique qui constitue probablement 50% des joueurs tous jeux de rôle confondus. On a ensuite pour moitié l’Europe (dont les Russes) et les USA. Il faut reconnaitre que pour l’Amérique latine, on a très peu de données et pour l’Afrique c’est embryonnaire pour des raisons de connexion. Il y a donc une grande diversité.

Pour un pays comme la Chine c’est très compliqué car il y a des questions de contrôle de l’état mais à l’inverse, on pourrait totalement avoir du GN au Japon et je crois qu’en fait il y a le rapport à la culture technologique aussi. La technologie a contribué depuis 50 ans à construire les mythes du Japon moderne ou de la Corée moderne qui se veulent des états hyperconnectés au monde. Aujourd’hui, on a vraiment dans ces pays un lien à la technologie qui rend le GN plus compliqué mais au Japon, je ne vois pas d’obstacles parce qu’il y a aussi le rapport à la tradition, à certains types de théâtre aussi. Il n’y a pas de raison que ça ne puisse pas se développer dans le futur.

Du MMORPG au GN ou du GN au MMORPG?

Les jeunes aujourd’hui redécouvrent le GN clairement à partir du MMORPG. Le jeu vidéo est la première pratique de l’adolescent et ensuite il découvre le plaisir d’aller au-delà du plaisir des pixels, vers le GN plus incorporé. Contrairement à l’imaginaire, le jeu-vidéo redynamise le GN. Mais c’est une dynamique en cours donc il est difficile de se faire une idée précise. Ce sont des jeunes qui sont dans le transmédia. J’ai fait beaucoup d’études chez les praticiens et ce n’est pas toujours simples parce que vous les connaissez d’abord en ligne. J’ai été frappé de voir à quel point ils étaient de gros consommateurs de transmédia : ça veut dire le jeu vidéo mais aussi la série TV liée au jeu-vidéo ou le film ou livre liés au jeu vidéo.

Je pense qu’à terme, ce sont des partenaires qui auront beaucoup à gagner à s’allier Par exemple, j’ai rencontré quelques designers de grandes sociétés de jeux de rôles vidéo et ces derniers s’inspirent du GN : ils vont voir des vidéos de GN pour trouver des idées. Je pense que le GN s’inspire aussi du visuel du MMO ou des grands films Fantasy. Ce sont des influences qui vont dans tous les sens et dans toutes les directions. L’intérêt des gens pour le GN évolue et même quand ils quittent ce loisir, rien ne dit qu’ils n’y reviendront pas un jour ou l’autre. Ils s’intéressent aux univers et au loisir dans sa généralité. C’est aussi le cas d’autres types d’univers tels que le football où l’on voit les joueurs sont sur FIFA alors qu’ils jouent en même temps. On pourrait avoir les deux. »

Un parallèle entre le mariage dans le GN et dans le MMORPG ?

J’ai travaillé sur les mariages dans lesMMO et, au début, je pensais que tous les mariages étaient des mariages jeux de rôle mais en fait je me suis rendue compte que ce n’était pas le cas. Il y a de ça évidemment mais la partie « jeu de rôle » est assez limitative (10% environ) et je vois une pratique de mariage très disséminée : s’ils ne font pas des jeux de rôle, qu’est-ce qu’ils font ? Il y a une partie ludique mais il y a aussi une partie très sérieuse où les gens disent « On s’est rencontrés sur un MMO et on a envie de continuer ensemble ».  Au niveau des GN, c’est difficile à dire.Je pense qu’autant sur le mariage il y a beaucoup de similitudes, autant  sur les funérailles c’est très différent. Dans un GN, c’est du pur jeu de rôles : on ne célèbre pas la disparition de quelqu’un en GN. C’est un phénomène assez rare.

Il y a deux types de cérémonies : les cérémonies de départ (de quelqu’un qui dit « j’ai plus le temps, je vais quitter, etc.) mais là c’est plutôt « on va dans une taverne et on boit ». Par contre, souvent, on va célébrer un vrai défunt : là, il y a un choc même si on ne le connait pas : « Je ne le connais pas physiquement mais il compte pour moi ». Et là, c’est différent du GN où l’on rencontre physiquement les gens. Et je pense d’ailleurs que c’est la plus-value du MMO : être en contact avec des tas de gens qu’on ne jugera jamais sur leur physique; on trouve des handicapés, des personnes malades. Il n’y a pas de jugement sur eux qui se pose parce que c’est leur avatar et pas eux. Par contre, le déficit est qu’il n’y a pas cette dimension corporelle qui, dans le GN, est très importante. Ils sont en fait complémentaires. C’est pour ça que je dis que contrairement à ce qu’on croit, il n’y a aucune concurrence

Des qualités éducatives pour le GN, mais aussi pour le MMORPG?

Oui j’en suis convaincu. Le MMO permet d’apprendre à se coordonner à distance, à gérer les conflits sans connaître les gens physiquement et de maîtriser toutes des questions liées au management. C’est quelque chose qui commence d’ailleurs fortement à émerger dans les bureaux d’entreprise.

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